Christelle Lorho, Meilleure Ouvrière de France : un parcours de passion, d’excellence et de résilience
Derrière le col bleu-blanc-rouge de Christelle Lorho, Meilleure Ouvrière de France Fromagère depuis 2019, il y a bien davantage qu’un concours et un titre. Il y a plus de trente années consacrées au fromage, une entreprise construite avec Cyrille Lorho, une famille, des rencontres, des échecs, des réussites et cette volonté constante de continuer à avancer.
De ses premiers pas presque fortuits dans une fromagerie parisienne aux caves d’affinage de Moyenmoutier, en passant par la rue des Orfèvres à Strasbourg, son histoire raconte aussi celle de la Maison Lorho.

Du hasard d’une petite annonce à la passion du fromage
Rien ne prédestinait véritablement Christelle Lorho au métier de fromagère. Née près de Paris, elle passe une partie de son enfance en caravane, au rythme des déplacements professionnels de sa famille, avant de grandir dans la Sarthe. Une enfance faite de changements, d’adaptation et d’une grande liberté qui contribuera à façonner son caractère. Après un brevet d’enseignement professionnel agricole, elle rejoint Paris et répond à une petite annonce de la Fromagerie Boursault de Jacques Vernier, dans le 14e arrondissement. Elle entre alors dans un univers qu’elle connaît encore peu, sans imaginer que le fromage deviendra le fil conducteur de toute sa vie professionnelle.
Quelques mois plus tard, un jeune fromager rejoint à son tour l’entreprise : Cyrille Lorho. La rencontre est déterminante. Leur histoire personnelle et professionnelle va désormais s’écrire ensemble.
Christelle et Cyrille Lorho : construire ensemble
Très rapidement, Christelle et Cyrille partagent une même vision du métier et une même envie d’entreprendre. Après plusieurs années passées à Paris, ils souhaitent trouver un nouvel équilibre et construire leur vie de famille loin du rythme parisien. Une nouvelle petite annonce les conduit cette fois dans les Vosges. En 1992, ils s’installent à Moyenmoutier et reprennent leur première entreprise. Ils développent parallèlement une activité sur les marchés, au contact direct des producteurs, des fromages et de leurs clients. Leur famille grandit elle aussi. Entre 1995 et 2007 naissent leurs quatre filles : Marie, Jeanne, Juliette et Clémentine.
Chez les Lorho, la vie familiale et l’aventure entrepreneuriale n’ont jamais réellement été séparées. Elles ont grandi ensemble.
1998 : une nouvelle aventure au cœur de Strasbourg
Une étape essentielle est franchie en 1998 lorsque Christelle et Cyrille Lorho reprennent Le Vieux Gourmet, institution fromagère historique située rue des Orfèvres, à quelques pas de la cathédrale de Strasbourg. Au fil des années, l’adresse évolue et affirme sa propre identité pour devenir la Maison Lorho. Sélection des producteurs, connaissance des terroirs, recherche de la juste maturité, affinage et conseil deviennent les piliers de la maison. Le fromage n’est pas considéré comme un simple produit : c’est une matière vivante qu’il faut observer, toucher, goûter et accompagner jusqu’au moment où elle exprimera pleinement son potentiel.
Les caves d’affinage de Moyenmoutier
Si Strasbourg constitue la vitrine de la Maison Lorho, les Vosges restent profondément ancrées dans son histoire. En 2012, Christelle et Cyrille développent à Moyenmoutier les caves des Fromages de l’Abbaye, dédiées à l’affinage. Dans ces caves, le temps devient un véritable ingrédient. Humidité, température, circulation de l’air et gestes de l’affineur permettent aux fromages de poursuivre lentement leur transformation. Tommes, pâtes persillées, croûtes fleuries ou lavées, fromages de chèvre et de brebis demandent chacun une attention particulière.
C’est également au fil de ce travail que sont nées ou se sont affirmées plusieurs créations emblématiques de la maison, parmi lesquelles l’Aiglon, le Pavé de Strasbourg, le Fondant de l’Île de Beauté ou encore le Régal du Brasseur. Aujourd’hui, l’activité développée par Christelle et Cyrille Lorho rassemble plusieurs entreprises, des marchés hebdomadaires et une équipe de plusieurs dizaines de collaborateurs. Les comptoirs proposent plusieurs centaines de références, avec une place importante accordée aux créations et affinages maison.
Un premier col bleu-blanc-rouge dans la famille
En 2007, Cyrille Lorho décroche le titre de Meilleur Ouvrier de France Fromager. Cette reconnaissance nationale constitue une nouvelle étape dans le développement de la maison.
Christelle possède déjà une solide expérience et une connaissance approfondie du métier. Mais elle souhaite désormais se confronter elle aussi au concours et obtenir ce titre en son propre nom. Elle se présente une première fois et atteint la finale en 2011. Puis une deuxième fois en 2015. Deux finales. Deux échecs.
Après cette seconde tentative, Christelle décide de tourner la page et poursuit son engagement autrement. Elle développe l’entreprise et s’investit également dans la vie économique et associative strasbourgeoise, notamment à travers Cœur Gourmand, association de commerçants indépendants dont elle devient présidente. Mais le rêve du MOF, lui, n’a jamais complètement disparu.
2018 : une troisième tentative presque malgré elle
En 2018, Cyrille et leur fille aînée Marie prennent une initiative pour le moins audacieuse : ils inscrivent Christelle au concours à son insu. Et ils le font sous son nom de jeune fille : Plard. Une manière de lui rappeler que cette candidature lui appartient. Christelle hésite pourtant à repartir dans cette aventure. Le concours MOF impose des mois de travail, de préparation, d’essais et une pression considérable. Quelques rencontres avec d’autres Meilleurs Ouvriers de France finissent néanmoins par réveiller cette envie qu’elle pensait avoir mise de côté. Elle se présente aux qualifications avec seulement quelques semaines de préparation. Et se qualifie pour la finale.
Tout recommence.
Une finale préparée au cœur de l’une des périodes les plus intenses de l’année
La finale doit se dérouler en février 2019. Christelle ne dispose alors que de quelques mois pour se préparer, avec une difficulté supplémentaire : cette préparation coïncide avec les fêtes de fin d’année, l’une des périodes les plus importantes pour une fromagerie. À la Maison Lorho, le mois de décembre représente une part considérable de l’activité annuelle.
Il faut donc tout mener de front : l’entreprise, les équipes, les clients, la famille et la préparation à l’un des concours professionnels les plus exigeants de France.
Puis, le 11 décembre 2018, tout bascule.
L’attentat de Strasbourg bouleverse la famille Lorho
Lors de l’attentat du marché de Noël de Strasbourg, Jeanne, la deuxième fille de Christelle et Cyrille Lorho, est blessée par balle. Face à cette épreuve, le concours disparaît immédiatement des priorités de Christelle. La famille se resserre. L’essentiel est ailleurs : accompagner Jeanne, protéger les siens, continuer à faire fonctionner l’entreprise et soutenir les équipes. Pendant plusieurs semaines, l’idée même de poursuivre la compétition semble ne plus avoir de sens. Au début du mois de janvier, une réflexion s’impose pourtant progressivement : faut-il définitivement renoncer à cette finale, ou tenter de transformer le concours en quelque chose de positif ?
Christelle décide finalement d’aller jusqu’au bout. Non plus seulement pour décrocher un titre, mais aussi comme une manière de se reconstruire et de faire revenir un peu de lumière après les événements traversés par la famille.
Février 2019 : aller au bout
La finale du concours Un des Meilleurs Ouvriers de France se déroule à Lille les 21 et 22 février 2019. Parmi les différentes épreuves figure la réalisation d’une œuvre magistrale en seulement trois heures. Après deux heures de travail, Christelle constate qu’elle n’a réalisé qu’environ la moitié de ce qu’elle avait prévu. Le doute s’installe. Elle pense alors à Jeanne, aux semaines précédentes et à tout le chemin parcouru pour arriver jusque-là. Abandonner si près du but n’est plus envisageable.
Elle se reconcentre, accélère et termine son œuvre.
Puis vient l’annonce des résultats.

Lorsque le nom Christelle Plard est appelé, elle ne réagit même pas immédiatement. Depuis tant d’années, tout le monde la connaît sous le nom de Christelle Lorho. Autour d’elle, les regards se tournent. Cyrille lui fait signe. Elle comprend alors. après deux finales infructueuses et trois participations au concours, Christelle Lorho devient Meilleure Ouvrière de France Fromagère en février 2019.
Un rêve professionnel vient de se réaliser.
Mais dans le contexte des mois qui viennent de s’écouler, ce col bleu-blanc-rouge représente beaucoup plus qu’une récompense.
Un couple unique de Meilleurs Ouvriers de France fromagers
Avec le titre obtenu par Christelle en 2019 après celui décroché par Cyrille en 2007, Christelle et Cyrille Lorho deviennent un couple unique de Meilleurs Ouvriers de France dans le métier de fromager. Deux parcours individuels et deux sensibilités différentes, réunis autour d’une même exigence. Le titre de MOF vient reconnaître une maîtrise technique, mais il porte également une responsabilité particulière : celle de continuer à apprendre, transmettre et défendre son métier. Pour Christelle, il marque également une transformation plus personnelle. Après des années passées à entreprendre, élever quatre filles, développer plusieurs activités et travailler aux côtés de Cyrille, cette reconnaissance lui permet aussi de prendre pleinement conscience de ses propres compétences.
Derrière le titre, toujours le fromage
Malgré les distinctions, le cœur du métier de Christelle Lorho reste le même. Il se trouve dans une cave lorsqu’il faut déterminer si un fromage a encore besoin de quelques jours d’affinage. Sur un marché lorsqu’il faut expliquer l’histoire d’un producteur. Derrière un comptoir lorsqu’un client cherche le fromage qui trouvera sa place sur son plateau. Ou auprès des équipes lorsqu’il faut transmettre un geste, une connaissance ou une manière de regarder le produit. Car l’excellence ne se résume pas à un col bleu-blanc-rouge. Elle se construit dans la répétition des gestes, l’attention portée aux détails, la connaissance des producteurs et des terroirs, mais aussi dans la capacité à continuer de se remettre en question.
Une histoire de transmission
Le parcours de Christelle est aussi indissociable de celui de sa famille. Ses quatre filles ont aujourd’hui choisi leurs propres voies, dans des domaines aussi différents que la médecine, le commerce international, les vins et spiritueux ou le design. Cette diversité est à l’image de ce que Christelle et Cyrille ont toujours cherché à leur transmettre : travailler, rester curieux, trouver sa voie et ne pas avoir peur de construire son propre parcours.
L’obtention du titre de Meilleur Ouvrier de France par Christelle porte ainsi une autre dimension : celle d’un exemple donné à ses filles, mais aussi plus largement aux femmes qui entreprennent, dirigent une entreprise ou hésitent encore à se confronter à leurs propres ambitions.
Continuer à avancer
Plus de trente ans après leurs débuts, Christelle et Cyrille Lorho continuent à développer leur maison avec la même conviction : rien n’est jamais définitivement acquis. L’entreprise a connu les réussites mais aussi les crises, les incertitudes économiques et les transformations du commerce. Il faut continuellement investir, imaginer de nouveaux projets, accompagner les équipes et anticiper la suite. Mais certaines choses restent immuables. La passion du produit. Le goût du travail bien fait. Le lien avec les producteurs. Le plaisir de transmettre. Et cette volonté de toujours aller un peu plus loin. L’histoire de Christelle Lorho rappelle finalement que l’excellence ne se mesure pas uniquement aux titres obtenus. Elle se construit dans le temps, avec les réussites comme avec les échecs, dans cette capacité à apprendre, à recommencer et à continuer d’avancer.
Et peut-être est-ce cela, plus que tout, que représente son col bleu-blanc-rouge.
Cet article revient sur le parcours de Christelle Lorho à l’occasion du portrait que lui a consacré Sandrine Kauffer-Binz dans La Revue Culinaire n°963, septembre-octobre 2026, également publié par Les Nouvelles Gastronomiques.